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LES ARTICLES

Chacun de nos épisodes est une brève immersion dans le monde de l'un de nos témoins. Alors parfois, nous aimons prolonger ses moments, soit parce que nous pensons que des idées doivent être éclaircies ou approfondies, soit parce qu'elles nous emmènent un peu plus loin. Tous ces articles sont le fruit de ces rencontres si particulières.

 

INDE : De la coopération Homme-Nature

23/07/2020

INDE : De la coopération Homme-Nature

C’est justement là-bas que l’on trouve une curiosité hors-du-commun : des ponts vivants. Imaginez un petit village en fond de vallée à peine visible tant la végétation est dense, séparé des voies terrestres car il est installé sur un bord de rivière très difficilement accessible. Imaginez un lit de rivière relativement profond pendant la saisons sèche qui se transforme en torrent lors de la saison des pluies. Il arrive que le hasard fasse grandir sur chaque rive, l’un en face de l’autre, deux arbres d’une espèce endémique : le figuier à caoutchouc. Les racines de ces arbres s’étalent aux sols mais peuvent être manipulées pour se comporter comme des lianes. Elles sont dirigées à l’aide de câbles (métallique ou végétal) tendus au-dessus de la rivière. En grandissant, elles s’allongent et s’épaississent pendant que d’autres racines sont amenées à consolider l’ouvrage initial. Au fil des ans, et il faut bien compter au moins cinquante, les pont-racines vivants peuvent être utilisés pour traverser la rivière en sécurité et en toute saison. Avec le temps, le pont devient de plus en plus solide et demande de moins en moins d’entretien et d’attention. Nous avons même vu des spécimens renforcés avec des planches en bois ou de la terre tassée !
Alors que nous enseigne cet exemple extraordinaire d’alliance entre créativité humaine et règne du vivant ? 

D’abord très classiquement, quand l’homme mobilise son pouvoir d’invention, il s’agit de répondre à un besoin précis ou localisé. La construction de ces ponts, à moins qu’il ne s’agisse de jardinage - on ne sait plus trop à ce stade – n’échappe pas à cette dynamique qui semble universelle. Ces ponts sont typiques d’un seul village khasi de la région. On retrouve des techniques similaires dans des villages de régions plus éloignées, mais il ne s’agit pas là d’une technique propre à la civilisation khasi. Il s’agit d’un savoir-faire original s’inspirant d’une ressource endémique et répondant à un besoin très localisé sur le territoire khasi. Autour de Sohra comme nous l’avons dit, la saison des pluies y est particulièrement violente et entre les glissements de terrain et l’érosion rapide du matériel (bois), la fabrication des ponts d’après des techniques plus conventionnelles était inadaptée (temps de maintenance ou de reconstruction, insécurité). Les habitants de ce village khasi ont donc mobilisé leur intelligence pour concevoir une alternative plus pérenne. 

Ces ponts ont été aménagés il y a environ 200 ans. Il ne s’agit pas là d’un savoir ancestral passé de génération en génération depuis des temps immémoriaux. Nous ne savons que peu de chose de l’histoire des Khasis, rapport à leur tradition orale qui nous a légué pas mal d’énigmes. Mais nous pensons qu’il y a encore quelques siècles, ils étaient nomades et qu’ils ne se sont installés dans les collines du Meghalaya que relativement récemment (quelques siècles tout au plus). Ces ponts témoignent donc de l‘acquisition d’une technique relativement récente dans l’histoire de l’humanité et qui est encore employée aujourd’hui bien que des pont « technologiquement Â» supérieur soit une alternative accessible. Nous pouvons trouver des moyens de bénéficier des potentialités présentes dans la nature en écartant nos réflexes extractivistes et dominateurs. Des bénéfices auxquels nous n’imaginerions pas au premier abord, pourraient émerger : dans ce village, les arbres consolident les rives par leur réseau racinaire dans le sol, fortifient les ponts au fil du temps avec les racines aériennes agencées par les hommes et la canopée nous protège du soleil (peut-être aussi de la pluie mais nous n’avons pas testé). 

Enfin, les Khasis ont un rapport au temps qui est différent du nôtre. Ils s’organisent en clan, lequel est presque l’unité primordial chez les Khasis. La pensée et les actions des ancêtres continuent d’être respectées voir perpétrées. Très communément, les Khasis préservent des espaces, des écosystèmes entiers depuis plusieurs générations car il s’agit de bosquets sacrés pour lesquels leurs ancêtres ont instauré un certains nombres de règles encore suivies aujourd’hui (pas de chasse, pas de cueillette). La pérennité du clan vient avec l’apparition des générations futures. Attendre 50 ou 100 ans pour un pont ne représente donc pas une grande contrainte quand il s’agit de conforter l’installation de son clan dans l’endroit choisi par les ancêtres. Et puisque leurs descendants vivront là après eux, autant laisser les ressources qui sont prélevées dans la forêt dans le meilleur état possible. Changer de rapport au temps permet aussi d’observer ce qui paraît immobile : les arbres qui poussent, leurs racines qui se développent… puis faire le lien avec une nécessité telle que, traverser une rivière. 

Les ponts vivants des Khasis réconcilient désir de création humain et intégrité des espaces vivants. Les Khasis n’ont fait que mobiliser leur intelligence et les ressources qui étaient à proximité pour satisfaire un besoin essentiel : traverser la rivière pour communiquer avec les autres villages et ravitailler les habitants du bas de la vallée. Ce qui nous interpelle ici c’est que la technique mobilisée n’est ni invasive ni extractive, pour un service rendu aussi bon, peut-être même meilleur (où trouve-t-on un pont dont la qualité s’améliore dans le temps, et dont la durée de vie est estimée à 500 ans environs ?). Elle tient à une réflexion autour du service recherché qui est toute autre : les Khasis ont choisi de s’installer de ce côté de la rivière maintenant et pour toujours. Ils ont lié leur avenir à celui de leur milieu, chaque décision qui va dans l’intérêt du village doit donc refléter celui du lieu où se trouve le village (et où vivent accessoirement des milliers d’autres êtres). Les Khasis cultivent un pouvoir de longue vue avec lequel nous serions bien avisés de renouer. 

CAMBODGE conté : Je suis Mondulkiri

17/05/2020

CAMBODGE conté : Je suis Mondulkiri

Sur mes traits irréguliers, mes filles Cascades et Rivières ont grandi librement, courant et sautant sur mes flancs, se nourrissant aux seins des Pluies. Et mes filles après moi, ont appelé la vie. Les Arbres sont venus et mes Collines sont devenues Jungle. Ma Terre orange s’est couverte de toisons vertes, ma peau brûlée par le Soleil, enfin protégée. La Forêt à son tour a grandi et s’est fortifiée car tous, nous partagions l’eau, de sorte qu’aucun n’ait jamais soif. Après les Arbres, des millions d’Êtres de toutes les formes, sont venus à leur tour pour habiter notre maison. Et il y a deux mille ans, les Hommes sont arrivés. Ils se sont installés dans la Jungle aussi et ils lui parlaient. Ils me parlaient. Ils ont appris mon langage et nous nous comprenions ainsi, êtres de chair ou d’écorce et moi, car nous nous exprimions par l’Esprit et par les gestes et utilisions tous nos sens pour nous comprendre. Ces Hommes se protégeaient de la faim au Poisson des Rivières, du froid au bois des Arbres, et de la solitude, à la joie de leurs cœurs unis. Et toujours ils me remerciaient. Ils naissaient et mourraient dans la Jungle comme les Tigres et les Éléphants. Parfois la Maladie les emportait, parfois la faim. Ils ne connaissaient ni le malheur ni le bonheur mais ils jouissaient de la vie. Le nom de ces Hommes est Bunong. Ils ont reconnu les Éléphants comme leurs frères, ils ont appris à les craindre mais aussi à les dompter mais toujours ils ont senti leur Esprit et pour cela ils les respectaient.

 

 

Les armes, les vêtements, l’écriture et l’argent ne sont pas nés de ces Hommes-là, mais d’autres Hommes, des Blancs puis des Rouges. Les rouges ont pris la vie dans la Jungle et ils ont pris aussi les Bunong. Depuis ce temps, les Hommes ne vivent plus dans la Jungle et petit à petit, la vie me quitte. Les Tigres d’abord, les Éléphants aussi, ceux-là les Hommes ont remarqué bien sûr car ils sont toujours attentifs à ce qui leur fait peur ou à ce qu’ils désirent. Moi seule sait compter les morts, moi seule suit en mesure de tous les pleurer car ce qui est invisible aux yeux des hommes ne m’échappe jamais car mon amour infini m’a donné la clairvoyance. Aujourd’hui les Hommes, ce sont les Arbres qu’ils tuent. Et avec eux des milliers d’autres Êtres. Les Hommes aujourd’hui oublient de dire merci ou de demander pardon. Ils ne comprennent plus notre langage et n’entendent pas la Jungle mourir car la vie qui s’exprime devient silencieuse aux oreilles de ceux qui cessent d’entendre. Pendant ce temps, aucune Forêt dans le monde ne meurt aussi vite que ma Jungle. Même les Bunongs ont déjà presqu’oublié qu’un jour, ils ont reconnu les Éléphants comme leurs frères et qu’ils pouvaient parler par l’Esprit aux Bambous et aux Rivières. Bientôt, les esprits se tairont aussi pour les Bunongs, lorsqu’ils n’entendront plus et qu’ils ne parleront plus que l’autre langage, celui des Hommes. Aujourd’hui les Bunongs convoitent le bonheur et craignent le malheur. Ils veulent vivre dans la communauté des Hommes et non plus dans la communauté de la vie. Ils n’apprennent plus à leurs enfants comment se nourrir du Poisson des Rivières, ni à se réchauffer aux bois des Arbres, ni à se soigner par leurs feuilles. Lorsque ces Enfants vieilliront, les derniers Bunongs qui ont appris mon langage seront déjà morts. Et alors, moi aussi je me tairais.

 

Je suis née des milliards d’année avant vous et je mourrai des milliards d’année après vous. Je suis sans âge mais non immortelle. J’ai vu la vie naitre et foisonner, puis j’ai vu la destruction et la renaissance. Et je sens qu’aujourd’hui de nouveau, la vie me quitte. La vie, il y en aura toujours assez pour moi mais pas pour tant d’Autres qui respirent avec moi. Et lorsqu’ils disparaitront, la joie s’en ira avec eux et seule demeurera ma peine. Je tiendrai debout, seule, longtemps, jusqu’à ce que la vie me rejoigne à nouveau et que de nouveau, ma peine se transforme en joie. Ce jour-là je ne serai plus Mondulkiri, mais je serai autre. Et vous ne serez plus.

 

 

 

 

CAMBODGE : De la conservation des espa.è.ces

29/04/2020

CAMBODGE : De la conservation des espa.è.ces



Commençons avec l’usage du terme naturel pour parler des espaces et des espèces. Comme s’il existait, a contrario, des espaces et des espèces non-naturels. Par exemple, les espaces « naturels Â» s’opposeraient aux espaces « artificiels Â» dans le sens « façonnés par l’être-humain Â». L’homme apparaît encore une fois comme un sujet extérieur à la nature, tellement que son espace de vie est hors de la nature. Prenons la ville, cette forme d’habitation humaine et extrême d’un territoire : tout ce qui y est construit, tout ce qui y circule a été transformé depuis un état originel qui se trouve « naturellement Â» quelque part sur la Terre. Donc même la ville la plus bétonnée est quand même naturelle au sens faite d’objet provenant de la nature. La main de l’homme dans le design de nos milieux de vie est bien réelle mais arrivera toujours après celle de la Terre. Au terme « naturel Â» on peut lui préférer celui de « sauvage Â». Les espaces sauvages s’opposent alors aux espaces occupés par l’homme, de même que les espèces sauvages s’opposent aux espèces domestiquées. Cette distinction est déjà plus familière et on commence à voir que l’usage du mot « nature Â» dans le contexte de la conservation pose problème car il nous isole irrémédiablement du reste du monde vivant.

 

Retour en arrière : l’homme est un loup pour l’homme et pour le reste du règne vivant d’ailleurs. Il ne voit le monde que par le spectre des ressources naturelles à exploiter et des distances à affranchir. On pourrait l’appeler le Prédateur. On en trouve encore beaucoup ces temps-ci mais ils deviennent de plus en plus impopulaires, car les vÅ“ux pieux proférés au sujet du progrès technique ont fait leur temps. Aujourd’hui il semble que la plupart d’entre nous préférons nous associer à l’image du Gardien. Celui qui veille au bien-être avec bienveillance et assure la sécurité avec autorité parce qu’il est bien conscient que les écosystèmes nous rendent des services bien inestimables sans lesquels nous ne pourrions vivre (les planctons fabriquent 50% de notre oxygène pour ne citer qu’un exemple). Ces services il ne les connaît pas tous bien sûr, comment le pourrait-il ? Un écosystème dans son enchevêtrement de relations vivantes est si complexe. L’être-humain, ce berger de la biodiversité.

 

Du Prédateur au Gardien, une révolution douce de surface s’est opérée mais une continuité des profondeurs doit être soulignée. L’alpha et l’oméga de cette histoire reste l’être-humain en tant qu’il gère, contrôle, inventorie, met des quotas, bref régule. Dans sa fonction de gestionnaire il organise ses aires protégées comme ses zones économiques. Qu’il exploite les ressources naturelles gratuite et à sa disposition ou qu’il valorise monétairement les services écologiques que les écosystèmes lui rendent (une étude de 2005 estime à 1,8 milliard d’euros la tâche réalisée par les abeilles polinisatrices sur les exploitations agricoles françaises), la même logique reste à l’œuvre, celle où on n’accorde de la valeur à autrui qu’en fonction de l’utilité que nous pouvons en retirer. Le Gardien, c’est la figure associée à la conservation aujourd’hui. En le comparant au Prédateur, on voit bien qu’il a changé de stratégie et tant mieux, mais il a gardé sa position. Car celui qui conserve (l’humain) s’oppose ou domine toujours ce qui peut être conservé (potentiellement toute espèce vivante et sauvage), comme celui qui exploite s’oppose ou domine toujours ce qui peut être exploité.


 

Se pose maintenant la question de fond qui est : comment nous percevons-nous dans le règne du vivant ? Quelle valeur accordons-nous aux formes de vie différentes de nous ? Je crois que chacun d’entre nous peut trouver sa propre réponse, en son âme et conscience.

Et voici la nôtre : l’être-humain habite sur la Terre. Comme tous les virus, bactéries, animaux, végétaux, nous sommes terriens. Et se voir comme habitant change tout. Parce que si nous habitons des espaces, comme n’importe quelle espèce, nous n’avons plus des ressources mais des voisins. Ils sont des êtres dont l’existence à une valeur en soi, et pas seulement pour notre propre subsistance. Là où nous habitons, nous sommes chez nous, et nous prenons soin de notre maison pour qu’elle reste en état de fonctionnement le plus longtemps possible. Lorsqu’nous estimons que des peuples indigènes devraient avoir le droit de rester vivre dans les « réserves naturelles Â», c’est un peu cette logique à l’œuvre, parce que nous nous rendons bien compte que l’existence de l’espèce humaine est tout à fait compatible avec un épanouissement de la biodiversité sur un territoire donné. Habiter, c’est le stade où la protection n’est plus nécessaire parce qu’où nous sommes fait partie de ce qui nous définit en tant qu’être-vivant, défendre sa maison c’est alors se défendre soi, comme un instinct de survie qui nous réintègre à la Terre et à la biodiversité.

 

D’un autre côté, s’il y a des territoires que nous habitons, alors il y a aussi tous ceux que nous n’habitons pas. Et là, nous devons nous poser une autre question : et si, l’homme malgré bien que doté d’une très grande capacité d’adaptation, n’était pas fait pour habiter tous les espaces ? Nous entendons de plus en plus d’appels à ré-ensauvager 30%, 50% de la planète, c’est à dire vider massivement des espaces entiers de toute trace, toute vie humaine et laisser à d’autres êtres le soin d’y habiter sans aucune interférence de notre part. Que se soit les métropoles tentaculaires, les zones agricoles qui s’étendent des forêts aux déserts, les océans pollués par le plastique et l’air par les microparticules, les routes qui créent des ruptures dans les espaces sans parler des ponts, des tunnels, des barrages, des mines à ciel ouvert, … Nous occupons la Terre plus que nous l’habitons. Et lorsque nous serons capables de faire la différence dans nos esprits et nos comportements entre occuper et habiter, alors il n’y aura plus besoin de protéger quoique ce soit. Il n’y aura plus qu’à vivre.

VIETNAM : Le jour où j'ai rencontré une sorcière

28/03/2020

VIETNAM : Le jour où j'ai rencontré une sorcière

Une petite silhouette vêtue de noire, un visage légèrement ridé et plein de vie, un sourire discret mais omniprésent, le rire facile qui dévoile des dents toutes noires, un regard bienveillant et une aura mystérieuse. Voilà comment m’est apparue Laih, dès que je l’ai vu la première fois.

 

Nous sommes au nord du Vietnam, dans un village quelque part sur une rive du lac Thac Ba. Nous n'avons passé que quelques heures ensemble ce jour-là et plus les minutes passaient, plus Laih prenait pour moi des allures inédites, un genre de femme qui n’existe pas dans ma réalité française. Laih est guérisseuse, elle a une connaissance immense et ancestrale du monde végétal, de ses propriétés et usages à des fins médicinales.

 

C’est en arrivant dans sa cuisine sombre où un chaudron frémissait d’une bouillie noire depuis presque dix jours selon ses dires que l’expression m’est venue toute seule : Laih, c’est une sorcière.

 

Mais c’est quoi en fait, une sorcière ? D’abord une figure du passé. Passée récent pour commencer, de mon enfance. La sorcière de Blanche-neige, les 3 sœurs de Charmed, Harry Potter et sa clique. Voilà pour mes références évidentes, vous en aurez peut-être d’autres. En tout cas aucune de mes références ne satisfaisaient vraiment l’impression que me laissait Mme Laih, tant sur sa personnalité que ses activités qui ne m'apparaissaient ni magiques ni surnaturelles. Je la voyais mal enfourcher un balai la nuit pour jeter des sorts au clair de lune. D’ailleurs au Vietnam, ils n’utilisent que des balayettes.

 

 

On remonte plus loin alors : le passé moins récent, celui des sorcières du Moyen-Age, le temps des persécutions, des bûchers et de la naissance de toutes ces superstitions, chat noir et compagnie. Les sorcières, ces suppôts de Satan qui apportaient le mal sur la communauté et autres inepties. Ou peut-être simplement des femmes parfois âgées, parfois veuves, juste un peu trop « charmantes », ou un peu trop solitaires. Ou juste un peu trop indépendantes. Peut-être vivaient-elles même parfois entre filles, en coloc. En tout cas des femmes qu’on venait chercher pour un petit rhume, une articulation douloureuse, un accouchement, un foie capricieux, un petit vague-à-l ’âme. Des femmes savantes donc, d'un savoir tiré de la nature à portée de main, de la forêt, de la montagne, à force d’expérience et transmis de génération en génération pour faire de chaque cerveau un atlas vivant de savoir vivant. Et ça c’est tout à fait Mme Laih. J’imagine des milliers de plantes là dans sa tête, plutôt la racine de celle-ci en décoction pour l’estomac, la feuille de celle-là en infusion pour la toux. Et des assemblages de dizaines de plantes pour les douleurs articulaires ou le diabète.

 

Avec elle une balade champêtre prend des aires de leçon socratique. Tous les 3 pas on s’arrête, telle plante, telle racine, pour tel usage. On coupe une tige, juste ce dont on a besoin, « tiens, cette feuille c’est bon pour les cheveux », et on repart. Elle ne va pas soigner le cancer ou une infection généralisée mais elle saura probablement agir avant, au stade de la petite douleur, du petit malaise et permettra peut-être même d’empêcher l’escalade. Des sorcières-guérisseuses, ici il y en a au moins deux dans ce village. Sûrement autant dans celui d’à-côté.

 

 

Et nous, qu’avons-nous fait de nos sorcières ? On les a brûlées certes. D'autres se cachent peut-être depuis lors. Parce qu’au-delà de l’individu même, la sorcière ou guérisseuse (pour moi, deux synonymes), il y a son rôle social, son acceptation sociale. Vous vous voyez demander à la pause-café : « vous connaissez pas une bonne guérisseuse ? mon genou ne se remet pas de nos vacances au ski ». La sorcière a disparu de notre champ social et avec elle tout un monde de savoir. Un savoir ancré sous nos pieds, à base de racine et de feuille qui poussent librement au fond du jardin de nos maisons. Pas le genre de savoir d’ailleurs, importé, avec une philosophie et un mode de pensée qui viennent eux aussi complètement d’ailleurs et qu’on ne prend pas le temps de comprendre avant de les « utiliser ». Nos sorcières, c’étaient aussi les gardiennes de nos forêts et nos montagnes, à leur manière, parce qu’elles y puisaient une connaissance utile quotidiennement. Des mères-nature par défaut, sans vraiment y penser, juste parce qu’elles savent, comme Laih, que c’est dans ces jardins précieux et libres que s’épanouit le mieux tout ce qui nous est nécessaire pour vivre bien. Et que humains et jardins, nous pouvons vivre bien, les uns à côté des autres, les uns dans les autres sans se nuire et sans chercher au-delà de l’orée du bois pour pourvoir à notre bien-être. Bien sûr aujourd’hui, il n’y a plus de bois à côté desquels on peut vivre sauf si on vit à la campagne. Et encore.

 

Faudra-t-il que nous devenions un désert pour réaliser l’ampleur de ce que nous avons perdu ?

CHINE : Eclairage sur le taoïsme

07/03/2020

CHINE : Eclairage sur le taoïsme

Le taoïsme est un courant philosophique et religieux à la base de la pensée chinoise. L’objectif ultime du taoïste est d’atteindre l’harmonie. C’est aussi le grand fil rouge de la pensée confucéenne autre pilier de la philosophie chinoise et socle de la société de l’empire du milieu jusqu’à aujourd’hui.

Taoïsme comme Tao, « la Voie Â», « le Principe Â», c’est-à-dire la Voie vers l’harmonie, l’unité. Les taoïstes adoptent un certains nombres de pratiques qui doivent leur permettre de suivre la Voie vers l’harmonie. Elles sont énigmatiquement formulées (et librement interprétées) dans Le livre majeur du taoïsme, le Lao Te King: « la voie et la vertu Â».
Pour les taoïstes, le Tao c’est un peu l’alpha et l’oméga de l’univers. C’est le principe créateur qui précède la terre et le ciel, il ne peut être exprimé clairement ni en mot ni en pensée. Il peut être en revanche ressenti par quiconque s’oriente dans la Voie et s’entraine régulièrement. En atteignant le tao, le taoïste peut se relier à l’univers et à toute chose de l’univers.
Dans le taoïsme, il existe un grand tout. Les hommes, les animaux toutes les entités vivantes qui existent dans l’univers, sont reliées les unes aux autres. Sentir le Tao, c’est ressentir ce lien et ressentir l’unité primordiale. Je ne fais qu’un avec l’univers et l’univers ne fait qu’un avec moi. Tous les être-vivants sont capables de ressentir cette vérité, mais demandent pour certains plus d’entrainement que pour d’autres.

 



Alors comment ça marche ? Voici les quelques conseils que nous avons reçu et qui sont à vrai dire d’une simplicité déconcertante :
arrête de poser des questions (1)
pratique le qi gong (2)
Mais comme on nous le répétait souvent au temple de Changchun, qui dit le plus simple, dit aussi le plus difficile.

1) savoir n’est pas connaitre
La lecture, l’étude ne permet pas à quiconque prétend atteindre le Tao de parvenir à ses fins. L’intention suffit à être dans le Tao mais seuls les actes sont capables de la révéler. Pour connaitre il faut donc expérimenter ce qui dans notre cas c’est traduit par « lève-toi avant le soleil et pratique le qi gong pendant une heure et demie. Â»

2) pratiquer le qi gong
Le qi gong, comme le tai chi, est une discipline à mi-chemin entre la gymnastique douce et la méditation en mouvement qui à force de pratique permet de contrôler la circulation du Qi. Le Qi est un concept fondamental dans le taoïsme mais aussi en médecine traditionnelle chinoise. C’est le souffle, l’énergie vitale élémentaire qui habite toute chose vivante, de la planète à la bactérie. Le Qi est fluide, il circule dans les corps. Il est à la fois propre à chaque individu et commun à tous. Une bonne maitrise du Qi permet d’abord de le ressentir dans son propre corps et ensuite de se connecter aux autres éléments porteurs du Qi, en bref à la nature, car nous sommes tous porteurs de cette même essence. Le Qi circule dans le corps via les méridiens, concept très utilisé en médecine traditionnelle chinoise (acuponcture). Un Qi qui circule mal engendre des déséquilibres dans le corps. Les taoïstes ont ainsi développé des exercices de respiration très poussés à l’instar des yogi pour favoriser la circulation du Qi. Le Qi, c’est en quelque sorte le vaisseau qui mène tout droit au Tao. Il faudra juste quelques centaines de milliers d’heures de pratique. A ce jour et faute d’assiduité il faut bien l’avouer, nous n’avons toujours aucune idée de ce qu’est sentir circuler le Qi.

Le non-agir comme manière de faire

Un principe avec lequel on a eu un peu plus de mal est le non-agir. Un concept dans la droite ligne du tao qui enjoint d’imiter la passivité de la nature. Ce principe est surtout une invitation à suivre et imiter la nature pour mieux se relier à elle et in fine se fondre en elle pour recréer l’harmonie et l’unité du Tao. Pratiquer le qi gong avec passivité sans y mettre trop de volonté, juste faire sans penser trop pendant qu’on le fait... voilà un véritable exercice mental digne d’un casse-tête chinois. Se libérer l’esprit est donc une capacité essentielle dans le taoïsme. Adeptes de la méditation seront donc avantagés dans la maitrise du Qi.

 




 Le taoïsme dans la société chinoise

Des rites, des bénédictions, des prêtres, des divinités, une mythologie, un leader mi-historique mi-légendaire (Lao Tseu), des temples... font aussi partie du folklore taoïste qui donc s’affilie aussi à une religion. Notre Â« maitre Â» Xiao Yao est d’ailleurs un prêtre taoïste et nous avons eu l’occasion d’assister à une bénédiction.
Plusieurs écoles du taoïsme coexistent sans réelle unification, à défaut d’un dogme majoritaire. Certaines poursuivaient par exemple l’immortalité comme but suprême et suggéraient pour ce faire, un mode de vie pour le moins ascétique tant au niveau alimentaire que sexuel ce qui ne nous a pas particulièrement frappé lors de notre séjour à Changchun : probablement notre meilleur souvenir culinaire en Chine et une surprenante conversation autour de pratiques sexuelles méditatives.

Ce que nous retenons surtout c’est que le taoïsme, comme le confucianisme érige l’unité et l’harmonie au dessus de toute autre vertu et c’est bien le projet commun qui anime la société chinoise. Le taoïsme propose d’accéder à l’unité par un recentrage sur soi favorisé par un retrait du monde et un retour au plus près de la nature primitive et sauvage. Le confucianisme propose un modèle de société en ville ou l’unité et l’harmonie sont surtout une histoire de collectif et de vivre ensemble. En réalité les deux faces d’une même pièce, doctrines rivales dos-à-dos et qui donne du relief à un projet de société ancien, collectivement accepté, et profondément ancré dans la culture chinoise. Un objectif commun qui nous permet de saisir l’acceptabilité de tout un peuple vis-à-vis d’une surveillance digne des romans dystopiques les plus créatifs ou encore le défaut de démocratie bien connu de ce côté du monde. Parallèlement, nous avons vu l’ambiance bon voisinage qui règne dans les quartiers des plus grandes villes de Chine et l’organisation spontanée que les Chinois savent déployer pour éviter trop de désordre (c’est qu’ils réfléchissent avec quelques zéros en plus en terme de population). Surtout, rarement nous avons été mieux accueillis en tant qu’étranger et nous avons expérimenté à l’occasion de plusieurs extraordinaires rencontres, une gentillesse hors du commun associée à une réelle envie de partager avec nous ce que signifie être chinois

 

INSTANT POESIE : "le monde dans nos tasses"

29/02/2020

INSTANT POESIE : "le monde dans nos tasses"

Avec lait, sucre ou cigarette : rien de mieux que le petit noir
Pour lever les dernières brumes du sommeil diront certains,
Tandis que les autres, plutôt earl grey, citron ou jasmin
Préfèrent les vapeurs infusées par l’eau de la bouilloire.

 

Petite douceur matinale, compagne de mes réveils pressés
Passées l’astringence ou l’amertume, mon addiction pour toi est éternelle
Qu’importe ! les réunions du lundi, toi seule m’aide à les affronter

 

Des tasses avalées je n’en compte plus le nombre

Les saveurs sont familières, les couleurs chaudes et belles.
J’ignore l’histoire du monde écrite dans leurs nuances sombres.

 

Acte I de la Mondialisation : l’épopée pitoyable des colonies

Café, thé et chocolat sont arrachés à leur patrie

Et rendus esclaves aux maîtres profit et productivité
Changeant à jamais la face de notre petit-déjeuner.

 

Mère nature occupée, des forêts aux océans,
Empoisonnée aux pesticides et à l’essence
Accablée par une technologie mortifère :
Qui s’imagine que le pire provient de la cafetière ?

 

Labels fair trade votre vigilance soulage mais ne guérit point.
De notre résistance seule viendra notre salut commun.

 

Adieu café ! Thé, je te dis non !
nous nous retrouverons peut-être sous des climats tropicaux :
Ou je viendrais vous rejoindre dans vos terroirs respectifs,
Ou vous viendrez à moi, à la faveur d’un dérèglement catastrophique.
J’aurai bien besoin alors d’un petit remontant.

CHINE : Réflexion autour de la médecine traditionnelle chinoise

25/01/2020

CHINE : Réflexion autour de la médecine traditionnelle chinoise


La MTC est antique, plus vieille que Jésus Christ. C’est une approche résolument globale du corps et de l’esprit, qui ne se dissocie pas d’une philosophie (chinoise donc) et de croyances spirituelles (en particulier le taoïsme). C’est déjà mal engagé pour se hisser au rang de sciences de notre côté du monde. A priori qui dit « médecine » entend non loin de là « maladie », et pour les praticiens de la MTC un « mal » qu’il soit d’ordre physique, psychique ou émotionnel prend sa source dans un déséquilibre ou une disharmonie qui peut se manifester tout aussi bien sur un, deux ou ces trois tableaux.

Le déséquilibre c’est celui du Yin et du Yang, ces deux faces d’une même réalité à la fois opposées et complémentaires. Le froid, la nuit, la femme, l’eau sont yin. La chaleur, le jour, l’homme, le feu sont yang. Une succession équilibrée de yin et de yang donne un bon résultat et donc en médecine chinoise, un corps et un esprit en bonne santé. A l’image du jour qui succède à la nuit qui succède au jour qui succède à la nuit, le yin et le yang ne sont qu’une suite de phénomène qui doivent s’équilibrer pour garder un esprit sain dans un corps sain. Être en bonne santé ne suffit pas il faut « cultiver Â» sa bonne santé, veiller chaque jour à l’équilibre du Y/Y. Et c’est sûrement la grande différence entre nos deux médecines : l’occidentale classique excelle à nous diagnostiquer et soigner nos maladies alors que la traditionnelle chinoise excelle à nous expliquer comment rester en bonne santé.

La bonne santé c’est avant tout un « Qi Â» (prononcé tchi) fort et qui circule bien dans le corps. 4ème dimension bonjour ! Le Qi, ça n’existe pas chez nous. On pourrait le traduire par « Ã©nergie vitale Â», « force de vie Â», « souffle Â». Aucun de ces concepts n’est correct, aucune de ces traductions n’est exacte en si peu de mot mais en voilà déjà une première idée. Le Qi est présent dans tout ce qui vit, de l’univers à la bactérie en passant par l’homme. Le qi circule dans le corps et les organes par les méridiens et peut être entretenue par la pratique du Qi gong, une forme de méditation en mouvement issue du taoïsme, croyance fondamentale de la philosophie chinoise. Les petites aiguilles de l’acuponcteur n’ont ainsi pas d’autre but que de favoriser la bonne circulation du Qi dans le corps en venant chatouiller vos méridiens. Le Qi peut être affaibli (ou dispersé) ou renforcé (tonifié) par différents facteurs internes (méditation) ou externes (alimentation) et il peut être ressenti et même controlé par la pratique du Qi Gong. La thérapie par la méditation fleurit à profusion de notre côté occidental du monde, il nous suffit donc d’élargir un peu plus nos Horizons pour repousser les sirènes de l’ésotérisme dans leur profondeur et donner une chance à cette vision du soin intégrale et millénaire. Esprits, restons ouverts.


Ce qui nous a surtout marqué, c’est qu’au quotidien, les Chinois mais aussi les Mongols ou Vietnamiens ont tous quelques notions de MTC mais plutôt côté cuisine. La notion d’aliment chaud et froid, de nature du corps plutôt chaude ou froide nous a beaucoup intrigué et amusé: « mais si tu manges des tomates cuites est ce qu’elles sont toujours froides ? Â». La notion de chaud et froid, plus liée à un effet attendu sur un corps qu’à une température, mais aussi les saveurs (amère, piquante, sucrée,...) et la couleur des aliments sont savamment combinées, recherchées ou évitées pour favoriser un maintien ou un retour à l’équilibre du yin et du yang. Des centaines d’aliments, des milliers de plat possible pour fumer sa pipe le plus longtemps possible. Ok et on fait comment pour retenir tout ça ? Pas de souci le cycle des saisons est clément pour nos mémoires de poisson rouge : les fruits d’été auront probablement des propriétés rafraîchissantes (ainsi ds pêches) tandis que ceux d’hiver en auront des réchauffantes (le chou, la carotte). Ce n’est pas une règle absolue mais elle a le mérite encore une fois de nous inviter à suivre le cycle de la nature pour nous nourrir plutôt que de nous en affranchir par la chimie et les porte-containers.


Faire attention à son alimentation, pratiquer un exercice physique approprié (Qi gong, massage) pour stimuler la circulation du Qi. En somme du bon sens élémentaire de comptoir me dirait vous. Pour autant l’approche résolument individualisée plutôt que statistique, l’absence quasi totale de notion d’anatomie dans les manuels et l’unité corps-emotions-esprit font de la MTC une approche du soin radicalement différente de la notre. Infiniment complexe et multiple car unifiée tardivement, la médecine chinoise nous offre un autre rapport à notre corps et au souci de la santé. On dit d’elle qu’elle offre des complémentarités intéressantes avec les actes de soin pratiqués classiquement en France. Rappelons-nous toutefois que pendant des siècles et pour une part conséquente de la population mondiale elle a été bien plus que cela (et le reste encore aujourd’hui !).

 

C’est ironiquement dans ses dérives que nous voyons nos deux médecines se rejoindre: la pharmacopée ! Prescription et consommation excessive d’un côté, ingrédient douteux et alimentant le braconnage de l’autre, souvenons-nous de garder un esprit ouvert mais critique et que, quand il s’agit de notre santé, la confiance totale n’est pas de mise. Nous restons chacun souverain et responsable de notre corps, de notre esprit et de leur bon fonctionnement général. Tachons d’en faire bon usage !

MONGOLIE : Tsaatan, Taïga et Nomadisme

25/01/2020

MONGOLIE : Tsaatan, Taïga et Nomadisme

Pour Nouvelles des Horizons, nous voilà arrivés au pays du Grand Ciel Bleu : la Mongolie.  Après 9200 kilomètres de train et de bus depuis la France, il nous faudra encore parcourir quelques centaines de kilomètres dans les bus locaux et à dos de cheval pour rejoindre ceux que nous sommes venus rencontrer de si loin : le peuple de la Taïga. Dans cette forêt boréale, ils ne sont plus que quelques dizaines de familles, les dernières à élever les rennes en Mongolie, les dernières à vivre dans les forêts de mélèze du nord du pays, si caractéristique de l’écosystème de cette région.

 

Les éleveurs de rennes sont nomades et s’ils restent deux mois dans leur camp d’été, ils peuvent changer de position tous les deux jours si nécessaires. Le tableau est bucolique : 4 tipis (ces tentes des indiens de notre enfance appelées ici « Yurt Â») au sommet fumant, comme posées dans un creux de montagne, et entourées de dizaines de rennes broutant ou dormant paisiblement. Du ciel bleu, un tapis rouge de myrtille à perte de vue et des forêts de sapins de part et d’autre de la montagne. Idyllique. Du moins en été. Parce que l’hiver, c’est une toute autre histoire : c’est beau et c’est blanc certes, mais c’est surtout froid. Les températures peuvent atteindre -40°C, et les chemins sont impraticables. A cette période de l’année les familles qui vivent ici se séparent les unes des autres afin d’éviter que les reines, pouvant être plus agressifs qu’à l’accoutumés, ne se blessent entre eux. Autant dire que c’est l’isolement le plus total. Mais tant que les rennes se sentent bien et sont en sécurité, personne ne songera à se plaindre. La priorité, ceux sont eux, les rennes, et s’il faut se planter à l’endroit le plus froid de la taïga pour les protéger des loups, personne n’hésitera une seconde. Une vie rude avec un minimum de confort : un poêle pour la chaleur, le téléphone pour palier à l’isolement et le thé au lait de renne pour mettre du baume au cÅ“ur.

 

La vie du peuple de la taïga est simple et soumise aux éléments naturels : le vent, la neige, les saisons. On les appelle les « Tsaatans Â», ceux qui vivent avec les rennes. Et s’ils restent dans la taïga c’est bien pour eux. Ils prennent soin ces derniers comme ils le feraient de membres de leur famille et s’adaptent totalement aux besoins de leurs animaux. Ils connaissent les ressources de leur environnement direct et, à part le riz et la farine qu’ils vont chercher plus bas dans les proches villages, ils n’ont besoin de rien d’autres.

 

Nous n’avons jamais vu d’aussi près un mode de vie aussi simple et dénué de bien matériel que celui-ci. Nous ne nous sommes jamais sentis aussi isolés du monde, ou aussi près de lui. Et malgré la rudesse, nous nous sommes sentis bien : prendre le temps d’observer et de tenter de comprendre, d’apprendre quelques mots, d’échanger des blagues et des sourires, de passer de tipi en tipi au gré des invitations à se réchauffer autour du poêle. D’aller à la cueillette, couper du bois et (tenter) de traire des rennes. De se promener et même de s’ennuyer. Les Tsaatans furent notre premier contact avec les nomades Mongols, mais pas le dernier.

 


 

 

La Mongolie est à la croisée des écosystèmes et la vie mongole se décline au gré des paysages : nomades des steppes, nomades du désert, nomades de la taïga. A chacun son cheptel : chevaux, moutons et chèvres, vaches, chameaux et rennes. Les Mongols sont des éleveurs par tradition depuis des siècles. Il faut dire que la nature a été assez avare pour les êtres-humains :  des terres pauvres et acides où seules s’épanouissent les herbes grasses qui laissent peu d’options du côté agricole. Alors les Mongols sont devenus des pasteurs, des nomades. Ils vivent dans des yourtes, habitats circulaires au squelette en bois et à la peau blanche, qui se montent et se démontent plusieurs fois l’an au fil des saisons et des pâturages.  Le nomadisme, c’est ce stade de l’évolution quand l’homme, après avoir domestiqué les animaux adaptent son rythme de vie au confort de son cheptel. Le stade suivant c’est la sédentarisation, quand l’homme adapte le rythme de vie des animaux (et des plantes) à son confort.

 

Les animaux domestiqués en troupeaux de toutes les tailles s’épanouissent en Mongolie : on compte 20 têtes de bétails par habitant. Autant dire que le régime des 3 millions de Mongols que compte le pays est très carné. A défaut d’être très carboné d’ailleurs : aucun intermédiaire entre le producteur et le consommateur, animaux élevés à l’herbe des pâturages toute leur vie et sélection naturelle comme seul traitement sanitaire (les carcasses sont monnaie courante dans la steppe mongole). En ce qui concerne l’empreinte écologique de l’élevage, on pourra difficilement trouver mieux que la méthode mongole. Sans parler de la considération que les éleveurs mongols montrent pour leurs animaux (on ne reste pas nomade pour son confort personnel), l’esprit d’entraide qui règnent entre voisins et la sensation de liberté qui règne de la steppe à la montagne.

 

 

 

La vie nomade laisse songeur : faudrait-il l’adopter en masse pour arrêter les écocides en série ? Si les Mongols ont su préserver leurs traditions de vie jusqu’à aujourd’hui malgré les péripéties de l’histoire, n’est-ce pas parce que ce mode de vie leur convient ? Nous avons remarqué la fierté mongole pour leur culture, leur adoration pour le quasi-divin Gengis Khan, ce fermier conquérant qui a dominé la moitié du monde au Moyen-Âge et qui a donné ses lettres de noblesses à la vie dans les steppes. Cet attachement culturel laisse planer l’espoir d’une longue vie à l’écologique nomadisme mongol.

 

Seulement voilà les sonnettes du nouveau millénaire en HD ont sonné aussi en Mongolie et avec elles, un irrémédiable déclin du mode de vie traditionnelle mongole semble s’être enclenché. Cinq décennies de purges culturelles inspirées du socialisme du grand voisin soviétique avaient déjà ébranlé les fondations de l’identité mongole alors même qu’elles avaient survécu à des âges troublés par de multiples invasions et influences extérieures. Le nomadisme mongol semble aujourd’hui battre en retraite. Ils ne sont plus qu’un tiers de nomades aujourd’hui quand l’enfumée capitale Oulan-Bator aspire 40% de la population du pays, attirée comme des papillons à la lumière des promesses de lendemains meilleurs.

La « cité des héros Â» où s’entasse la jeunesse mongole, est une ville comme toutes les autres : une déclinaison plus froide et plus polluée du tout confort de « la modernité Â» : trafic incessant, mycélium de petits restos et de centres commerciaux. Entrer dans la société globalisée dans le sillage de ses grands voisins russes et chinois ou rester sur le pas de la porte : plus aucun pays ne se pose la question à présent.

 

Liberté comme autonomie offerte par la vie dans les steppes mongoles. Liberté comme accès aux opportunités et aux multiples plaisirs de la vie en ville.

Deux visions qui semblent aux antipodes et résolument incompatibles. Ce doit être le nouveau défi mongol : répondre aux aspirations de sa jeunesse tournée vers le monde grâce aux études et les smartphones et préserver son socle de traditions source de fierté nationale et d’attractivité pour les touristes du monde entier. Sur fond de dérèglement climatique qui n’épargne pas le pays, sujet à des épisodes récurrents de sécheresse, le XXIème siècle s’annonce mouvementé pour les héritiers de Gengis Khan.