VIETNAM : Le jour où j'ai rencontré une sorcière

03/29/2020

VIETNAM : Le jour où j'ai rencontré une sorcière

                    

Une petite silhouette vêtue de noire, un visage légèrement ridé et plein de vie, un sourire discret mais omniprésent, le rire facile qui dévoile des dents toutes noires, un regard bienveillant et une aura mystérieuse. Voilà comment m’est apparue Laih, dès que je l’ai vu la première fois.

 

Nous sommes au nord du Vietnam, dans un village quelque part sur une rive du lac Thac Ba. Nous n'avons passé que quelques heures ensemble ce jour-là et plus les minutes passaient, plus Laih prenait pour moi des allures inédites, un genre de femme qui n’existe pas dans ma réalité française. Laih est guérisseuse, elle a une connaissance immense et ancestrale du monde végétal, de ses propriétés et usages à des fins médicinales.

 

C’est en arrivant dans sa cuisine sombre où un chaudron frémissait d’une bouillie noire depuis presque dix jours selon ses dires que l’expression m’est venue toute seule : Laih, c’est une sorcière.

 

Mais c’est quoi en fait, une sorcière ? D’abord une figure du passé. Passée récent pour commencer, de mon enfance. La sorcière de Blanche-neige, les 3 sœurs de Charmed, Harry Potter et sa clique. Voilà pour mes références évidentes, vous en aurez peut-être d’autres. En tout cas aucune de mes références ne satisfaisaient vraiment l’impression que me laissait Mme Laih, tant sur sa personnalité que ses activités qui ne m'apparaissaient ni magiques ni surnaturelles. Je la voyais mal enfourcher un balai la nuit pour jeter des sorts au clair de lune. D’ailleurs au Vietnam, ils n’utilisent que des balayettes.

 

 

On remonte plus loin alors : le passé moins récent, celui des sorcières du Moyen-Age, le temps des persécutions, des bûchers et de la naissance de toutes ces superstitions, chat noir et compagnie. Les sorcières, ces suppôts de Satan qui apportaient le mal sur la communauté et autres inepties. Ou peut-être simplement des femmes parfois âgées, parfois veuves, juste un peu trop « charmantes », ou un peu trop solitaires. Ou juste un peu trop indépendantes. Peut-être vivaient-elles même parfois entre filles, en coloc. En tout cas des femmes qu’on venait chercher pour un petit rhume, une articulation douloureuse, un accouchement, un foie capricieux, un petit vague-à-l ’âme. Des femmes savantes donc, d'un savoir tiré de la nature à portée de main, de la forêt, de la montagne, à force d’expérience et transmis de génération en génération pour faire de chaque cerveau un atlas vivant de savoir vivant. Et ça c’est tout à fait Mme Laih. J’imagine des milliers de plantes là dans sa tête, plutôt la racine de celle-ci en décoction pour l’estomac, la feuille de celle-là en infusion pour la toux. Et des assemblages de dizaines de plantes pour les douleurs articulaires ou le diabète.

 

Avec elle une balade champêtre prend des aires de leçon socratique. Tous les 3 pas on s’arrête, telle plante, telle racine, pour tel usage. On coupe une tige, juste ce dont on a besoin, « tiens, cette feuille c’est bon pour les cheveux », et on repart. Elle ne va pas soigner le cancer ou une infection généralisée mais elle saura probablement agir avant, au stade de la petite douleur, du petit malaise et permettra peut-être même d’empêcher l’escalade. Des sorcières-guérisseuses, ici il y en a au moins deux dans ce village. Sûrement autant dans celui d’à-côté.

 

 

Et nous, qu’avons-nous fait de nos sorcières ? On les a brûlées certes. D'autres se cachent peut-être depuis lors. Parce qu’au-delà de l’individu même, la sorcière ou guérisseuse (pour moi, deux synonymes), il y a son rôle social, son acceptation sociale. Vous vous voyez demander à la pause-café : « vous connaissez pas une bonne guérisseuse ? mon genou ne se remet pas de nos vacances au ski ». La sorcière a disparu de notre champ social et avec elle tout un monde de savoir. Un savoir ancré sous nos pieds, à base de racine et de feuille qui poussent librement au fond du jardin de nos maisons. Pas le genre de savoir d’ailleurs, importé, avec une philosophie et un mode de pensée qui viennent eux aussi complètement d’ailleurs et qu’on ne prend pas le temps de comprendre avant de les « utiliser ». Nos sorcières, c’étaient aussi les gardiennes de nos forêts et nos montagnes, à leur manière, parce qu’elles y puisaient une connaissance utile quotidiennement. Des mères-nature par défaut, sans vraiment y penser, juste parce qu’elles savent, comme Laih, que c’est dans ces jardins précieux et libres que s’épanouit le mieux tout ce qui nous est nécessaire pour vivre bien. Et que humains et jardins, nous pouvons vivre bien, les uns à côté des autres, les uns dans les autres sans se nuire et sans chercher au-delà de l’orée du bois pour pourvoir à notre bien-être. Bien sûr aujourd’hui, il n’y a plus de bois à côté desquels on peut vivre sauf si on vit à la campagne. Et encore.

 

Faudra-t-il que nous devenions un désert pour réaliser l’ampleur de ce que nous avons perdu ?

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